Il y a, dans l’air de Conakry, comme un frémissement qu’on n’avait plus senti depuis l’âge d’or du hip-hop guinéen. Un bruit sourd, fait de syllabes percutées et de basses qui cognent. Ce bruit, c’est celui d’une guerre qui ne fait pas de blessés, mais des milliers de vues. C’est celui de Thiird et Mélangeur, deux lyricistes qui, sans crier gare, ont décidé de rendre au rap guinéen ses lettres de noblesse ou, pour être plus juste, sa force de frappe originelle.
Car oui, parlons-en, de ce clash. Certains y voient une attaque frontale, une guéguerre d’ego digne des batailles de New York dans les années 90. D’autres, plus fins observateurs des nuances, y lisent une renaissance. Et ils ont raison. Derrière l’apparente joute verbale, c’est tout un genre qui se réveille, qui secoue sa torpeur et se rappelle au monde, le rap guinéen n’est pas mort, il s’était juste assoupi. Thiird et Mélangeur viennent de lui administrer une dose d’adrénaline pure.
La maîtrise du verbe et du «vaps»
Là où le bât blesse et là où ça devient excitant, c’est dans la manière. Eux ne balancent pas des piques en bois. Ils cisèlent. Ils ont la manie des mots, cette obsession du «vaps» qui fait mouche, ce flow qui ondule entre le punchline chirurgical et la mélopée envoûtante. Thiird, avec son “Daiguè“ ou ce “Simba“ ou encore “Da Dem Sana” qui claque comme un manifeste, impose un tempo de prédateur. Il ne rappe pas, il dépose des empreintes.
En face, Mélangeur répond avec la froideur d’un chimiste de la rime. “Dopamine 2″ et “Asphyxie” ne sont pas des titres, ce sont des diagnostics. Des sons qui ne laissent pas indemnes, portés par des clips à l’esthétique léchée, où chaque plan semble calibré pour faire vibrer les smartphones de la jeunesse guinéenne et les réseaux sociaux. Et les chiffres parlent, des milliers de vues, des milliers de partages, une ferveur qui dépasse les frontières du pays pour toucher la diaspora en France, aux États-Unis, partout où le flow guinéen fait écho.
La danse, exutoire d’une génération
Mais ce qui rend cette passe d’armes si singulière, c’est qu’elle ne laisse pas de cendres. Elle laisse des pas de danse. Dans les cours, sur les plages, dans les bars de Kaloum, Matam, Dixinn, Kipé, Ratoma Matoto, les fans choisissent parfois leur camp, mais ils kiffent. Ils dansent. Ils transforment chaque diss track en hymne collectif. Parce qu’au fond, tant que les mots restent des mots, tant que l’escrime verbale ne verse pas dans la démesure dangereuse, il n’y a pas de perdants.
Il y a du mouvement. Et ce mouvement, c’est celui d’une cité qui vibre, qui s’approprie un art qui lui ressemble, brut, sincère, parfois acéré, mais jamais gratuit. Thiird et Mélangeur ont compris que la violence n’est pas dans l’injure, mais dans l’indifférence. Alors ils préfèrent la joute à l’apathie. Et nous, chroniqueurs de cette scène bouillonnante, nous ne pouvons que saluer cette effervescence.
Une renaissance sous les projecteurs
Alors oui, applaudissons. Pas le clash pour le clash, mais l’énergie qu’il génère. Pas la polémique, mais la prouesse technique qui l’accompagne. Ces deux artistes, par leur rivalité créative, sont en train de réécrire les règles d’un rap guinéen trop longtemps cantonné à l’anecdote. Ils le hissent sur le ring des grandes scènes africaines, avec des armes affûtées, la plume, le flow, et cette capacité rare à faire danser les foules sur des textes qui, lus à froid, tranchent comme des lames.
En attendant le prochain round, car il y en aura un, c’est une certitude les fans continueront de swinguer. Les compteurs tourneront. Et la cité, elle, retrouvera son pouls. Parce qu’au fond, quand le rap respire, toute une génération retrouve son souffle.
L’honneur est sauf. Le game est relancé. Que le meilleur rime.






