Elles courent. Elles sautent. Elles tombent. Sur le bitume brûlant du stade 28 septembre, à quinze jours d’une Coupe du monde, nos U18 foulent un revêtement conçu pour les pneus, pas pour les ligaments. Les images sont là, crues, humiliantes: une équipe nationale, orpheline de son gymnase, qui compose avec la roche noire, la pluie et le soleil comme seuls arbitres. On n’entraîne pas des athlètes sur un parking, on les y parque. Et pourtant, elles y sont.
Il faut le dire, ce n’est pas un oubli. C’est un abandon en bonne et due forme. Pendant des mois, la Fédération Guinéenne de Handball s’est battue, a cogné aux portes des autorités, a supplié pour une alternative. Une salle, une halle, un hangar, peu importe, pourvu que les appuis ne glissent pas sur le macadam. La réponse? Le silence des couloirs administratifs, entrecoupé de promesses en l’air qui se sont envolées avec la poussière du gymnase démoli. Aujourd’hui, du lieu sacré, il ne reste rien. Effacé des radars. Effacé des priorités.
Ce goudron, c’est un symptôme. Le handball, ce sport de combat, ne pèse pas assez lourd dans la balance des grandes messes télévisuelles. Pendant que les pelouses de foot sont choyées, que les salles de basket brillent sous les néons, ces gamines, elles, sont invitées à “préparer l’exploit” à la belle étoile. Comme si la dureté du bitume était une vertu et non une mise en danger. Une torsion, une réception mal amortie, et c’est le rêve mondial qui se déchire avec un ligament. Le goudron ne pardonne pas. Il ne connaît ni les soins, ni les tapis, ni la glisse parfaite du parquet. Il est là, noir, ingrat, et fatal.
Alors, elles s’adaptent. Parce qu’elles sont jeunes, professionnelles, et désespérément seules. Elles plongent sur cette roche, griffent leurs genoux, usent leurs chevilles, avec pour seul horizon un Mondial qui les attend dans des salles aux normes. Mais si elles arrachent un résultat en Roumanie, ce sera malgré tout. Malgré l’indifférence. Malgré l’absence de murs. Malgré ce pays qui aime tant brandir l’excellence sportive tout en laissant ses filles s’entraîner sur un terrain vague.
Les dirigeants invoqueront les délais, les contraintes, la fatalité. Mensonge. C’est un choix. Celui de ne pas considérer. Celui de ne pas investir. Le handball féminin ne remplit pas les stades ? Qu’importe, il remplit les cœurs. Et ces cœurs-là, en ce moment, saignent sur le bitume. On parle souvent de résilience comme d’une qualité. Mais la résilience forcée, celle qui naît du mépris, n’a rien de glorieux. Elle est juste une insulte polie.
Dans quelques jours, elles prendront l’avion pour la Roumanie. Le goudron restera là, impassable. Mais nous, on se souviendra. On se souviendra que lorsqu’il fallait protéger l’avenir du handball, on a laissé les filles à la rue. On se souviendra que le plus grand adversaire de cette équipe, avant même les Roumaines, c’était l’indifférence de nos propres dirigeants. Leur seul exploit, déjà, c’est de ne pas avoir baissé les bras. Le nôtre, ce serait d’avoir la décence d’avoir honte.






