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DAR-ES-SALAM : NEUF ANS APRÈS, LA MONTAGNE D’ORDURES A ENCORE CRACHÉ LA MORT!

30 morts. 22 blessés. Des maisons englouties. Des familles brisées. Et cette terrible question: combien faudra-t-il encore de morts pour que Dar-es-Salam cesse d’être un cimetière annoncé?

Il y a des nuits que l’on oublie. Et puis il y a celles qui changent à jamais le visage d’une ville. La nuit du samedi 22 au dimanche 23 août 2026 restera, malheureusement, parmi celles-là. Vers 2 heures du matin, pendant que Conakry dormait sous une pluie battante, une partie de la montagne d’ordures de Dar-es-Salam s’est mise en mouvement. Un grondement. Une masse. Puis l’irréparable. Des tonnes de déchets, de boue et de matériaux ont dévalé vers les habitations riveraines, emportant avec elles des vies, des murs, des souvenirs et des familles entières.

Au réveil, Conakry n’avait pas seulement découvert un éboulement. Elle avait découvert un drame humain d’une brutalité effroyable. Le bilan provisoire communiqué par les autorités faisait état de 30 morts, 6 blessés graves et 16 blessés légers. Les opérations de recherche se poursuivaient encore, faisant craindre que le chiffre ne soit pas définitif.

Trente morts. Il faut s’arrêter sur ce chiffre. Parce qu’en matière de catastrophe, les statistiques ont parfois la cruauté de nous faire oublier l’essentiel. Un mort n’est jamais simplement « un mort ». C’est une mère qui ne répondra plus au téléphone. Un père qui ne rentrera plus à la maison. Un enfant qui attendra inutilement le retour d’un parent. Une famille qui, en une fraction de seconde, aura perdu son toit et parfois plusieurs des siens. Derrière les 30 morts de Dar-es-Salam, il y a des prénoms. Des visages. Des histoires. Des projets. Des anniversaires qui ne seront plus célébrés. Des mariages qui ne seront jamais vécus. Des enfants qui grandiront avec une chaise vide autour de la table. Et au milieu de cette désolation, des survivants. Certains blessés dans leur chair. D’autres condamnés à porter une blessure beaucoup plus silencieuse: celle d’avoir vu disparaître les leurs sous une montagne de déchets.

NEUF ANS. ET POURTANT, NOUS Y REVOILÀ.

Le plus glaçant dans cette tragédie n’est peut-être pas seulement son bilan. C’est sa répétition. Le 22 août 2017, exactement neuf ans plus tôt, Dar-es-Salam avait déjà été frappé par un éboulement meurtrier. Une partie de la montagne d’ordures s’était effondrée sur des habitations. Les premiers bilans faisaient état de cinq morts, puis le nombre avait augmenté au fil des opérations de recherche, jusqu’à au moins huit victimes selon plusieurs sources.

Neuf ans plus tard, l’histoire revient. Mais cette fois, elle revient avec une violence supérieure. 30 morts. Et c’est là que le drame dépasse le simple fait divers. Parce qu’un fait divers est un événement isolé. Dar-es-Salam, lui, ressemble dangereusement à une répétition. Une répétition que nous n’avons pas su empêcher.

LA PLUIE N’EST PAS LA SEULE COUPABLE

Oui, les pluies ont été fortes. Oui, les précipitations ont fragilisé le site. Oui, la masse des déchets a fini par céder. Mais derrière chaque catastrophe naturelle, il existe parfois des fragilités humaines. Et Dar-es-Salam nous oblige à regarder ces fragilités en face. Pendant des années, une immense montagne de déchets a grandi au cœur d’une capitale qui, elle aussi, grandissait. Des populations se sont installées autour. Des familles ont construit. Des enfants sont nés. Des vies se sont organisées au pied de cette montagne devenue familière. Jusqu’à ce que ce qui semblait immobile se transforme en torrent meurtrier.

Le drame pose donc une question fondamentale: comment une zone présentant un tel niveau de danger a-t-elle pu continuer à côtoyer des habitations ? Et surtout: que faisons-nous maintenant pour que la prochaine pluie ne soit pas le début d’un nouveau cauchemar ?

UNE MONTAGNE D’ORDURES, MAIS AUSSI UNE MONTAGNE D’ÉCHECS

Dar-es-Salam n’est pas seulement une question de déchets. C’est une question d’urbanisation. C’est une question de planification. C’est une question de sécurité. C’est une question de gestion des risques. C’est une question de dignité humaine. Car une capitale ne peut pas accepter que des citoyens soient condamnés à vivre avec une montagne de déchets comme voisine immédiate. Une famille pauvre ne devrait jamais être obligée de choisir entre un toit dangereux et l’absence de toit. Et lorsqu’un danger est connu, le devoir des pouvoirs publics ne consiste pas seulement à intervenir après le drame. Il consiste d’abord à empêcher le drame. C’est toute la différence entre secourir et prévenir. Entre réagir et anticiper. Entre compter les morts et sauver des vies.

AUJOURD’HUI, LES PELLETEUSES CHERCHENT DES CORPS

La scène est d’une violence que les mots peinent à raconter. Des secouristes fouillent. Des militaires dégagent. Des médecins prennent en charge les survivants. Des habitants cherchent leurs proches. Des familles attendent. Certaines prient. D’autres pleurent. Et certaines attendent encore un miracle. Les opérations de recherche et de secours ont mobilisé les services de l’État, les Forces de défense et de sécurité, la Croix-Rouge, les équipes médicales, les autorités locales et les populations riveraines. Dans ces moments, la solidarité guinéenne montre encore son visage le plus noble. Mais la solidarité ne doit pas devenir le substitut de la prévention. Les secouristes ne devraient pas avoir à devenir les derniers remparts entre une population et des dangers que l’on savait déjà possibles.

DAR-ES-SALAM NE DOIT PAS DEVENIR UN SIMPLE ÉPISODE DE PLUS

Dans quelques jours, les images de Dar-es-Salam risquent de disparaître des écrans. Les chiffres seront remplacés par d’autres chiffres. Les titres par d’autres titres. L’actualité par une autre actualité. Mais pour les familles endeuillées, le 23 août 2026 ne passera jamais. Pour elles, la catastrophe ne durera pas une journée. Elle durera toute une vie. C’est pourquoi cette tragédie doit être plus qu’un moment d’émotion nationale. Elle doit être un point de rupture. Il faut désormais une évaluation complète du site. Il faut identifier les zones à risque. Il faut sécuriser immédiatement les populations exposées. Il faut accélérer la fermeture ou la réhabilitation effective de la décharge selon les solutions retenues par les autorités. Il faut penser autrement la gestion des déchets à Conakry. Et surtout, il faut répondre à une question simple, mais fondamentale : combien de familles faudra-t-il encore endeuiller avant de considérer que le danger est devenu intolérable ?

DAR-ES-SALAM, LE MIROIR D’UNE CAPITALE

Une ville se mesure à ses immeubles. À ses routes. À ses infrastructures. Mais elle se mesure surtout à la manière dont elle protège les plus vulnérables. Dar-es-Salam nous renvoie aujourd’hui notre propre image. Une image douloureuse.Celle d’une capitale où l’urbanisation avance parfois plus vite que la planification. Où la pauvreté contraint certains à habiter dans des zones dangereuses. Où les déchets s’accumulent jusqu’à former des montagnes. Et où, lorsqu’une pluie exceptionnelle survient, ces montagnes peuvent devenir des murs de mort.

Ce dimanche 23 août, Dar-es-Salam n’a pas seulement enterré ses morts. Dar-es-Salam nous a enterrés, nous aussi, sous une question collective : qu’avons-nous appris depuis 2017? Neuf ans après le premier avertissement, le même endroit vient de produire une tragédie infiniment plus lourde. Alors, cette fois, il ne suffit plus de compter. Il faut comprendre. Il ne suffit plus de compatir. Il faut agir. Il ne suffit plus de promettre. Il faut prévenir. Parce qu’une nation qui oublie ses catastrophes finit toujours par les revivre. Et parce qu’au pied de cette montagne d’ordures, 30 vies viennent de nous rappeler, dans le langage le plus cruel qui soit, que l’inaction peut elle aussi tuer.

Dar-es-Salam pleure. La Guinée pleure. Mais après les larmes, il faudra des réponses. Et surtout, il faudra que cette fois, la mémoire des morts soit plus forte que l’oubli des vivants.

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