C’est peut-être le plus grand paradoxe de ce Mondial 2026. La Coupe du Monde est censée être la compétition qui rassemble la planète. Celle qui efface les frontières pendant quatre-vingt-dix minutes. Celle où les passeports s’effacent derrière les maillots et où les peuples se rencontrent autour d’un ballon.Pourtant, à quelques heures de son lancement, la Coupe du Monde semble se couper du monde.
Oui, la Coupe du Monde se coupe du monde. Car avant même le premier coup de sifflet, les premiers exclus ne sont pas des équipes éliminées sur le terrain. Ce sont des hommes et des femmes stoppés par des décisions administratives, diplomatiques ou sécuritaires.
Un arbitre somalien, considéré comme l’un des meilleurs du continent africain, voit son rêve mondial s’effondrer non pas à cause d’une erreur d’arbitrage, mais à cause d’un refus d’entrée. Des joueurs sénégalais sont soumis à des contrôles particuliers sur le tarmac d’un aéroport. L’équipe iranienne est contrainte de s’organiser depuis le Mexique et de vivre une compétition à distance des États-Unis, principal pays hôte de l’événement.
Le football n’a même pas commencé que les frontières ont déjà marqué plusieurs buts. Et c’est là que réside le malaise. Car la Coupe du Monde n’est pas un championnat national. Ce n’est pas une compétition régionale. Ce n’est pas un tournoi réservé à ceux qui possèdent le bon passeport ou les bonnes relations diplomatiques.
Par définition, la Coupe du Monde appartient au monde. Lorsque certains participants rencontrent davantage d’obstacles que d’autres simplement pour être présents, c’est l’universalité même de la compétition qui est fragilisée. Bien sûr, chaque État est souverain. Chaque pays applique ses règles migratoires et sécuritaires. Personne ne conteste ce principe. Mais lorsqu’un pays accepte d’accueillir la plus grande compétition sportive de la planète, il accepte également une responsabilité particulière : celle d’ouvrir ses portes au monde du football.
Car sinon, une question se pose. Peut-on véritablement parler de Coupe du Monde lorsque certains représentants du monde ne peuvent pas y accéder normalement ? La FIFA, elle, continue d’avancer comme si tout allait bien. Les cérémonies sont prêtes. Les stades sont prêts. Les contrats publicitaires sont prêts. Les sponsors sont prêts. Mais une interrogation demeure : l’esprit de la compétition est-il prêt ? Car depuis des décennies, la FIFA vend une idée simple: le football unit le monde. Aujourd’hui, le monde du football découvre qu’il existe parfois plusieurs catégories de voyageurs, plusieurs catégories d’invités et plusieurs catégories d’accueil. Et cela crée une image désastreuse.
Le plus inquiétant est peut-être l’indifférence apparente qui entoure ces situations. Comme si tout cela relevait de détails secondaires. Comme si l’essentiel était uniquement que le ballon roule. Or non. Une Coupe du Monde ne se résume pas à vingt-deux joueurs sur une pelouse. Elle représente une promesse. La promesse que le meilleur arbitre somalien a sa place dans le tournoi. La promesse qu’un joueur sénégalais est accueilli comme un footballeur avant d’être considéré comme autre chose. La promesse qu’une équipe qualifiée n’a pas à vivre sa participation comme un parcours administratif semé d’embûches. La promesse, surtout, que le football reste plus grand que les frontières. Aujourd’hui, cette promesse vacille. Et c’est pourquoi ce Mondial démarre sous une étrange atmosphère. Les débats portent moins sur les favoris que sur les visas. Moins sur les schémas tactiques que sur les contrôles aux frontières. Moins sur les exploits sportifs que sur les tensions diplomatiques. C’est inédit. C’est inquiétant. Et c’est profondément contradictoire. Car la Coupe du Monde devrait être une célébration de l’ouverture. Elle donne parfois l’impression d’être devenue une démonstration de fermeture.
Lorsque le plus grand événement universel du sport commence à trier ceux qui peuvent entrer et ceux qui doivent attendre dehors, alors il cesse d’être totalement universel. Et c’est peut-être la plus grande défaite de ce Mondial avant même son premier match. Parce qu’au fond, le football peut survivre à une mauvaise organisation. Il peut survivre à des polémiques. Il peut survivre à des erreurs d’arbitrage. Mais il ne peut pas survivre longtemps à une contradiction fondamentale: celle d’une Coupe du Monde qui prétend rassembler la planète tout en donnant parfois le sentiment de s’en méfier.
Oui, le ballon va rouler. Oui, les stades vont vibrer. Oui, les étoiles vont briller. Mais avant le premier but de la compétition, une question restera suspendue dans l’air: Que reste-t-il d’une Coupe du Monde lorsqu’elle commence par se couper du monde ?






