Les premières pluies sont tombées. Comme chaque année, elles ont transformé les rues en rivières improvisées, charrié des montagnes de déchets et réveillé l’indignation collective. Les photos circulent, les vidéos s’enchaînent, les commentaires fusent. On accuse la pluie, on accuse les autorités, on accuse le destin. Pourtant, la véritable question est ailleurs: que nous montre réellement cette eau qui dévale nos quartiers?
La pluie n’invente rien. Elle révèle. Elle est ce miroir brutal qui expose ce que nous avons patiemment caché durant la saison sèche. Pendant des mois, les caniveaux deviennent des poubelles à ciel ouvert, les sachets plastiques trouvent refuge au coin des rues, les déchets ménagers disparaissent derrière les murs ou au bord des routes. Puis arrive la pluie. Et soudain, ce que nous avions abandonné dans l’oubli refait surface, comme pour nous présenter la facture de notre propre négligence.
Les ordures ne tombent pourtant pas du ciel. Elles ne poussent pas dans les caniveaux comme des fleurs sauvages. Elles viennent de nos concessions, de nos marchés, de nos habitudes quotidiennes. Chaque bouteille jetée par la fenêtre, chaque sachet abandonné sur un trottoir, chaque déchet déversé dans un drain participe à la fabrication du désastre que nous dénonçons ensuite avec tant d’ardeur.
La pluie, elle, ne fait que son travail. Elle coule. Elle emporte. Elle transporte. Et dans son voyage, elle ramasse les preuves de notre incivisme pour les exposer à la vue de tous.
Bien sûr, l’État porte une part importante de responsabilité. Une ville moderne ne peut fonctionner sans une politique efficace de collecte et de traitement des déchets. Les infrastructures doivent suivre, les services doivent être présents et les sanctions doivent exister lorsque les règles sont bafouées. Mais réduire le problème à la seule responsabilité publique serait une confortable manière d’absoudre nos propres manquements.
Car aucune politique, aussi ambitieuse soit-elle, ne peut remplacer le civisme.
Nous avons développé une étrange relation avec nos déchets: tant qu’ils quittent notre cour, nous estimons que le problème ne nous appartient plus. Peu importe qu’ils finissent dans un caniveau, sur une berge ou au milieu de la chaussée. L’essentiel est qu’ils soient loin de nos yeux. Mais la nature, elle, ne connaît pas ce principe. Elle ne signe aucun procès-verbal de réception. Elle conserve tout et nous le retourne un jour ou l’autre. Et lorsque les pluies arrivent, elles deviennent les messagères de ce rappel. Elles nous renvoient nos déchets comme un courrier recommandé que personne ne peut refuser.
Nos rues encombrées d’ordures ne racontent pas seulement l’échec d’un système de gestion. Elles racontent aussi notre rapport à l’espace public. Elles révèlent cette contradiction qui consiste à vouloir des villes propres tout en participant quotidiennement à leur salissement. Elles montrent que le désordre visible dans la cité est souvent le prolongement du désordre que nous tolérons dans nos comportements. Au fond, les inondations ne sont pas toujours une catastrophe naturelle. Elles sont parfois la conséquence très humaine de nos propres choix.
Alors, au lieu de regarder la pluie comme une ennemie, peut-être devrions-nous la considérer comme une enseignante sévère. Chaque hivernage, elle nous donne la même leçon. Chaque année, elle corrige les mêmes copies. Et chaque année, nous semblons surpris par les mêmes résultats.
La vérité est simple, tant que nous traiterons nos caniveaux comme des décharges, la pluie continuera de transformer nos rues en tribunaux. Et à chaque averse, ce sont nos propres déchets qui viendront témoigner contre nous.






