Ce vendredi 1er mai, le monde se pare de ses plus beaux discours pour célébrer le travail. Une liturgie bien rodée. Des mots soigneusement choisis, des déclarations pleines d’emphase, des hommages à la sueur noble. Mais ici, en Guinée, permettez-moi de poser une question qui dérange: de quel travail parle-t-on exactement ?
Car à observer la réalité, cette fête ressemble davantage à une mise en scène qu’à une célébration. Une pièce de théâtre où chacun joue son rôle. L’État dans le silence, les employeurs dans l’hypocrisie, et les travailleurs… dans la résignation.
On nous répète, à longueur de journée, que “le travail libère l’homme”. Belle formule. Presque poétique. Mais encore faudrait-il que ce travail existe dans des conditions dignes. Car enfin, quel travail libère lorsque le salarié est enchaîné à l’incertitude? Quel travail émancipe quand l’effort ne garantit ni sécurité, ni salaire, ni respect?
Dans le secteur public, on survit plus qu’on ne vit. Certes, le salaire finit par tomber tardivement, parfois misérablement, mais il tombe. Une maigre consolation dans un océan de précarité. Une routine d’attente, presque institutionnalisée.
Mais le véritable drame, le voici: il se joue dans le secteur privé. Là, le travailleur est souvent une silhouette invisible. Pas de contrat. Pas de protection sociale. Pas de dignité encadrée. On travaille des mois durant… sans salaire. Oui, vous avez bien entendu, sans salaire. Et pendant ce temps, certains chefs d’entreprise rivalisent d’éloquence sur les réseaux sociaux, célébrant leurs “équipes”, glorifiant “l’engagement”, saluant “la loyauté”. Quelle ironie cruelle. Des hommages virtuels pour masquer des réalités brutales. Des mots pour couvrir des dettes salariales qui s’accumulent à coups de millions. Des employés réduits au silence, contraints d’abandonner leurs arriérés, faute de justice. Car ceux qui doivent dire le droit inspection du travail, tribunaux semblent parfois frappés d’une étrange torpeur. Une lenteur coupable. Une indifférence complice.Et l’État? L’État observe. L’État se tait. L’État regarde ailleurs.
Dans ce décor déjà sombre, un chiffre vient achever le tableau: un SMIG inférieur à un million de francs guinéens. Oui, dans un pays où les prix flambent, où la vie coûte de plus en plus cher, le travailleur, lui, vaut de moins en moins.
Et puis, il y a ce secteur que je connais bien. Celui des médias. Ah, les médias guinéens… ce laboratoire de précarité à ciel ouvert. Ici, on embauche avec des promesses. On motive avec des rêves. On fait tenir les rédactions avec de l’espoir. Puis, au bout de deux ou trois mois, rideau. Boutique fermée. Silence radio. Et derrière, des journalistes abandonnés, sans salaire, sans recours, sans reconnaissance. Informer devient un sacrifice. Une vocation qui flirte dangereusement avec l’exploitation.
Alors oui, ce 1er mai, on peut continuer à célébrer. À défiler. À publier de beaux messages. Mais à force de travestir la réalité, la fête finit par sonner creux.
Peut-on réellement célébrer le travail dans un pays où il ne protège pas? Où il n’élève pas? Où il broie plus qu’il ne construit ? La vérité, la voici brutale, sans maquillage: ce n’est pas le travail qui libère l’homme. C’est le travail digne.
Et tant que cette dignité restera un luxe, tant que le salarié guinéen sera livré à lui-même, tant que le silence primera sur la justice… alors cette fête ne sera qu’un simulacre de plus. Une célébration sans fond. Un hommage sans honneur. Et surtout… une tragédie que l’on applaudit debout.






